7.4.09

Le moment où tout bascule!


Ca vous est déjà arrivé : des travaux sur la route, vous êtes bloqué dans un embouteillage. C'est le matin, vous êtes en retard, il fait très chaud. Dans les voitures environnantes, d'autres gens, comme vous, s'énervent. Les flashes des radios se mêlent au bruit des marteaux piqueurs, qui se mélangent aux klaxons. Les mouches agacent vos oreilles, il fait de plus en plus chaud, la vitre refuse de s'ouvrir, et là, vous craquez, vous lancez vingt-cinq jurons abominables. Vous êtes bien d'accord : ça ne fait pas avancer votre voiture d'un centimètre. Mais ça soulage. Eh bien, Jack (Michael Douglas), cet homme en costard-cravate, avec ses lunettes cerclées de métal et sa coupe en brosse, a dépassé ce stade depuis longtemps. De sa bouche sort un long soupir, l'exhalation de toutes ses déceptions, de toutes ses colères, de toutes ses haines accumulées au fil des ans. Il abandonne sa voiture, empoigne son attaché-case et part à pied, grimpant la colline qui borde l'autoroute, comme on s'élance à l'assaut du monde. Mais il ne grimpe pas, cet homme, non, il dégringole, il craque, il devient fou. La vie le tue ? Il a envie de tuer tout le monde. L'homme violent qui sommeillait derrière ces lunettes de cadre vient de se réveiller. Jack a toutes les raisons de se révolter ? Admettons. Mais pas plus que cet individu qui manifeste devant une banque parce qu'il n'est pas « économiquement viable ». Pas plus que ces clochards qui jonchent les rues de Los Angeles. Pas plus que ces gens silencieux qui brandissent des pancartes : « Nous mourons du SIDA. Aidez-nous. » Et pas plus que Prendergast (Robert Duvall), ce flic qui prend, ce soir, sa retraite et qui supporte dans le plus grand calme que son épouse hystérique lui téléphone à tout bout de champ, que ses collègues le considèrent comme un lâche. Ça aussi, ça vous mine un homme. Mais si Jack n'a plus assez de raison pour comprendre qu'entre indignation légitime et violence pure il y a une limite qu'il vient de franchir, en contrepoint, Prendergast prend sur lui, analyse, raisonne. Tant et si bien qu'il comprend avant tout le monde : il fait la corrélation entre les différents incidents et massacres qui ponctuent la journée et cet homme qui, le matin, a abandonné sa voiture en disant : « Je rentre chez moi. » Avec Chute libre, Joel Schumacher (L'Expérience interdite, Le Choix d'aimer) dresse le portrait d'une Amérique où tout fout le camp. Le scénario, remarquablement écrit, décortique avec une précision clinique deux comportements humains face au stress. Deux personnages plongés en apnée dans un océan tumultueux et qui réagissent chacun à sa façon : le premier en sombrant dans la folie, le second en reprenant son souffle. La grande trouvaille de Schumacher, c'est d'avoir confié à Michael Douglas le rôle de Jack. Michael Douglas, le bon Américain, celui à qui l'on pardonne tout, celui auquel on s'identifie. D'ailleurs, au début de Chute libre, on aurait tendance à prendre son parti : quand Jack agresse deux loubards qui le rackette, quand il contraint un restaurateur imbécile à lui servir le petit déjeuner qu'il souhaite et non pas le repas que l'autre veut lui imposer, on serait presque avec Jack. Pour lui. Mais voilà que, dans une boutique, Jack rencontre un pauvre type, un nostalgique du nazisme, un fou. « Toi et moi, on se ressemble », lui dit le fou. Jack est horrifié : il refuse l'image que lui renvoie sa caricature. « Moi, je suis un vrai Américain, toi, tu es un pauvre malade. » Mais non : ils sont pareils. Et le regard du metteur en scène (auquel se substitue celui de Robert Duvall) s'attache à comprendre Jack, jamais à l'excuser. Chute libre, ce n'est pas l'apologie de la violence devant l'absurdité du monde, c'est l'autopsie de cette violence.

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